Il est dix-huit heures à la porte de Pantin et je maudis intérieurement les copains qui m’ont dit d’arriver très en avance pour avoir une place. La billetterie n’est pas encore ouverte et ça zone dure devant les Halles de Baltard. Je dois déjà en être à ma deux ou troisième proposition pour aller me faire exploser la tête par une espèce maintenant disparue : les rockies. Au bout d’une heure, première distribution de tracts relatifs à l’événement : des superbes photocopies pourries en noir et blanc. Dessus, la photo d’Iggy souriant découpée à la diable de la pochette officielle plus lettrage au marqueur, art punk oblige. Je ne sais pas qui a eu l’idée de créditer l’iguane de « parrain du punk » mais je trouve ça complètement con. C’est vrai qu’avec son grand sourire niais sur la pochette du disque, il prend un peu le contre-pied de l’époque qui est à faire la tronche ! A l’ouverture des portes, la cohue commence. En ces temps reculés, il faut se souvenir d’un jeu baba à la mode consistant, pour ceux qui étaient derrière, à bousculer les premiers arrivants afin de les envoyer rebondir violemment dans le service d’ordre en espérant ouvrir une brèche dedans pour entrer à l’œil. C’était pas bien méchant sauf que le S.O. de l’époque n’était pas vraiment très cool par rapport à ceux de maintenant. Alors que je rebondis à droite et à gauche, mon tickson à la main, j’ai la surprise de voir arriver un aimable videur avec une caisse de bouteilles de vodka ! Au même moment, un énorme type nous ronchonne aimablement : - Continuez vos conn’ries ! On laiss’ passer neuf mecs et l’dixième, on l’éclate tant que vous pouss’rez les barrières !  Apparemment, hormis les premiers rangs, les autres s’en foutent !… Chemin faisant, je m’aperçois avec angoisse que les videurs tiennent paroles. Les préposés de la croix rouge attendent les bras croisés en compagnie d’une civière. Un, deux, trois… dix, boum ! Un pain… Ca continue comme ça pendant quelques minutes et derrière, ça pousse de plus en plus… Alors que j’en suis à calculer ma place, un enfoiré me propulse en dixième position. Vert de trouille, je sens la main du king-kong m’empoigner par le colback. Je me débats et me retrouve sain et sauf quelques mètres plus loin. Merci l’alcool qui rend les mains bien moites au plus costaud des poivrots…

Toujours tout seul, j’attends les copains dans un coin enfin peinard. Enfin, pas tant que ça. Je suis assis au beau milieu d’un délicieux groupement d’amateurs de grosses motos américaines et de décorations à base de croix de fer. Prudemment, je m ‘éclipse. Vu le début, je commence à me demander comment tout cela va se terminer ? A l’intérieur, l’ambiance est tout à fait cool. Des types se bastonnent, d’autres fument. Donc, tout va bien. La première partie déboule. On va enfin savoir ce que valent ces fameux Starshooters de Lyon. Leur 45 tours est bien mais ce n’est qu’un groupe de province, n’est-ce pas ? Eins, swei, drei, fier ! ! ! Le chanteur est speed à donf’. Les trois autres sont au diapason. La moitié de la salle pogote, l’autre à le bras tendu et les traite de nazis ! Personnellement, ce soir, je ne fais pas de politique bien pensante et saute dans la mêlée sans me poser d’avantage de questions. De toute façon, tout baigne, j’ai retrouvé mes potes. Devant moi, un type porte un t-shirt avec un pochoir rouge dans le dos. Il y est inscrit « fuck, suck & destroy ». Je ne connais pas ce mec, mais je partage tout à fait ses convictions pour le moment. Sur scène, le batteur des Starshooters n’arrête pas de provoquer les mécontents. J’adore. Ce groupe est tout simplement bon ! Des années plus tard, on me racontera que Kent, le chanteur, pleurait après le concert à cause de la réaction du public. Si c’est vrai, qu’il se rassure. Ce soir, il a fait tout un paquet d’heureux. Il doit être vingt-et-une heures et des bananes, j’m’en fous, j’ai pas d’montre. Le groupe monte sur scène. Enfin, pour la première fois de ma vie, j’approche le mythe à le toucher. Ca gueule un maximum autour de moi. Je vois un type gerber sa bière et plus si affinité sur ses compagnons de pogo. Va falloir éviter le coin… Toutes les chansons sont à l’image de la soirée, speed, speed et archi speed. Tout y passe, jets de pied de micro, concassage de chaise, changement de futal en direct, escalade des enceintes. Une image qui reste dans ma tête est celle de ce road accroché à la ceinture d’Iggy alors que ce dernier fait mine de se jeter dans la foule… Pendant tout le show, il a dû trouver ça drôle, tous ces froggies qui clamaient leur joie en beuglant No Fun à pleins poumons… Surtout qu’il ne l’a pas joué… Là où nous l’avons vraiment trouvé sympathique, c’est quand il a traité notre cher Président de l’époque d’enculé. Malin le bougre ! En France, il faut toujours tout rapporter à la politique à un moment ou à un autre. Y compris et surtout dans les endroits où elle n’a pas sa place. A la fin du concert, je suis sorti entre deux potes. Je pouvais à peine tenir debout mais c’était décidé, Iggy était le meilleur truc qui ait pu m’arriver jusqu’à ce jour. Je n’étais pas prêt de changer d’avis. Même quand les rockers nous sont tombés dessus à Châtelet-Les Halles une heure plus tard !

Géant Vert.